LA GARDE-GRANIT
La garde-granit ne croit pas aux belles excuses. Les assassins aussi ont toujours des tas de belles excuses et ils en disent tant qu’on finit par oublier qu’il y a eu quelqu’un d’assassiné. Si la victime pouvait parler, l’affaire apparaîtrait sous un autre jour. Non qu’elle ait pitié de ceux qui ont été assassinés, car comment peut-on se laisser assassiner ? Mais, d’un autre côté, il est bon qu’il y ait des gens assassinés, pour que les assassins puissent être punis.
La garde-granit fait répéter à ses enfants, en guise de prière du soir : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Quand ils se chamaillent, elle les excite jusqu’à ce qu’ils vident leur querelle à coups de poing. Ce qu’elle aime plus que tout, c’est les voir boxer, les sports non violents ne lui disent rien. Bien sûr, quand les gamins font de la natation, elle n’a rien contre. Mais il est plus important qu’ils apprennent la boxe.
Il faudra qu’ils deviennent riches, et ils savent comment gagner leur premier million. Surtout, pas de pitié pour les faibles, qui se laissent rouler. Il y a deux espèces de gens, les trompés et les trompeurs, les faibles et les forts. Les forts sont comme le granit, on peut les presser autant qu’on veut, on n’en tirera jamais rien. Le mieux est encore de ne jamais rien lâcher. La garde-granit aurait pu devenir riche, mais il y a eu les enfants. Maintenant, les enfants le deviendront. Le travail abrutit, leur répète-t-elle tous les jours. Quand on a tout son bon sens, on fait travailler les autres pour soi. La garde-granit dort bien, parce qu’elle sait qu’elle ne lâche jamais rien.
Sa porte reste fermée. Elle ne laissera jamais entrer un homme. Ils vous collent des enfants et oublient de payer. D’ailleurs ils ne sont pas bons à grand-chose, sinon, ils n’essaieraient pas tout le temps. S’il en venait un qui ait vraiment réussi dans la vie, elle saurait bien le reconnaître. Mais un homme comme ça, ça n’a jamais le temps : c’est pourquoi il ne vient pas. Les flemmards, ils peuvent toujours venir.
La garde-granit n’a jamais pleuré. Quand son mari a mal fini, sous une voiture, elle lui en a beaucoup voulu. Depuis huit ans, elle continue à lui en garder rancune, et quand les enfants l’interrogent sur lui, elle dit : « Votre père était un imbécile. Le genre d’imbéciles qui finissent toujours mal, sous une voiture. » La garde-granit ne se considère pas comme veuve. Son mari, qui était un imbécile, ne compte pas pour elle, c’est pourquoi elle n’est pas veuve. D’ailleurs, d’une manière générale, les hommes ne sont bons à rien. Ils sont accessibles à la pitié et se laissent rouler. Elle, elle ne lâche rien, personne ne lui ôtera jamais rien, les hommes devraient prendre exemple sur elle.
La garde-granit n’aime rien lire, mais elle a de rudes maximes. Quand on lui dit une parole dure, elle tend l’oreille et la range parmi ses rudes maximes.